Rajasunath Gondi
Reading Time: 8 minutes
SVP, Head of Integrated Supply Chain, Philips, Philips
Du Kerala, en passant par Milan et Nantes, jusqu’à Eindhoven, le parcours de Rajasunath (Raja) Gondi est toute une histoire de réinvention, de résilience et de leadership à l’international. Alors que sa carrière était déjà bien lancée, sa décision -audacieuse- de retourner à l’école est devenue le tremplin d’une carrière internationale dans les opérations liées aux technologies de santé, lui ouvrant les portes de nouvelles cultures, perspectives et opportunités.
Aujourd’hui chez Philips, aux Pays-Bas, Raja conjugue expertise technique, agilité culturelle et leadership à grande échelle dans la supply chain, avec pour ambition de contribuer à construire des chaînes d’approvisionnement de bout en bout plus résilientes, agiles et responsables pour les technologies de santé de demain.
Racontez-nous votre parcours depuis l’Inde jusqu’au Pays-Bas
J’ai grandi dans le sud de l’Inde, où j’ai passé mes années de scolarité au Kerala avant de poursuivre mes études d’ingénieur à Warangal. Grâce à mon diplôme d’ingénieur, j’ai découvert pour la première fois le monde professionnel en rejoignant le graduate programme de Whirlpool en Inde. Cette expérience a ouvert la voie vers mon premier poste à l’international.
Je n’ai pas tardé à réfléchir à de nouvelles opportunités professionnelles. Dans cette perspective, j’ai quitté l’Inde pour l’Europe afin d’étudier la supply chain et les achats, d’abord à Milan, puis à Nantes. C’était une expérience extraordinaire à bien des égards, bien plus que je n’aurais pu l’imaginer. Que ce soit à Milan où je vivais dans une résidence étudiante avec de nombreux étudiants internationaux ou à Nantes où je louais une chambre chez un professeur d’anglais, ces deux expériences européennes étaient très différentes, mais tout aussi enrichissantes.
J’ai ensuite quitté Nantes pour Paris, avant de rejoindre Groningen pour intégrer Philips, et j’y suis depuis !
Parlez-nous de cette décision qui a façonné votre trajectoire professionnelle
Une carrière se construit rarement en ligne droite, et le choix déterminant dans mon parcours n’a pas été une promotion, mais une pause volontaire. Après mon diplôme d’ingénieur et mon expérience chez Whirlpool, les fonctions qui m’attiraient le plus se situaient à la croisée de la technologie, du commerce et des opérations.
Cette prise de conscience m’a ramené sur les bancs de l’université et j’ai choisi de suivre le double diplôme proposé entre Audencia et le Politecnico di Milano, avec une spécialisation en achats et supply chain. Interrompre ma carrière pour redevenir étudiant était, à mes yeux, la décision déterminante qui a changé le tracé de ma carrière et a véritablement contribué à façonner la personne que je suis devenue.
Quelles ont été vos premières impressions en arrivant en Europe
Je m’en souviens très bien ! Nous étions en 2010, lorsque mon avion a atterri à Milan tôt un dimanche matin. Il faisait assez froid et j’ai rapidement découvert que j’ignorais à quel point l’Europe pouvait être calme le dimanche : tout était fermé.
J’ai quitté l’aéroport, pris le tram, puis marché dans le froid à la recherche de mon hôtel. Il était 7 heures du matin, les rues étaient désertes et il n’y avait personne à qui demander mon chemin. Ce fut une véritable prise de conscience et une leçon d’humilité : j’étais désormais seul.
En venant d’Inde, où il y a généralement du monde autour de soi et toujours quelqu’un vers qui se tourner à presque toute heure de la journée, j’ai dû m’adapter à un mode de vie très différent. En Europe, les gens ont tendance à vous laisser votre espace et n’entrent en contact avec vous que lorsqu’il y a une raison de le faire.
Avec le recul, cette première expérience a été très précieuse, car elle m’a appris à être plus autonome, plus observateur et plus ouvert à une culture différente, donnant le ton au parcours qui allait suivre.
Les relations que vous avez nouées à Audencia et au Politecnico di Milano vous accompagnent-elles encore aujourd’hui ?
La rencontre de personnes issues d’horizons différents a certainement élargi mes perspectives, et beaucoup d’amitiés datant de cette époque ont traversé les années. Je reste toujours en contact avec certains amis de cette période et, lorsque l’occasion se présente, nous prenons le temps de nous retrouver.
Le réseau des diplômés joue également un rôle important dans le maintien de ces relations. Qu’il s’agisse de salons, d’événements ou d’opportunités professionnelles, les nouvelles et les informations circulent toujours activement. Ici, aux Pays-Bas, nous avons par exemple un groupe Audencia Alumni Netherlands qui nous permet de rester connectés et informés.
Ce que je trouve particulièrement enrichissant, c’est le côté durable de ces relations. Nous n’avons pas besoin de nous parler tous les jours : lorsqu’un besoin, une opportunité ou simplement l’envie de nous retrouver se présente, nous partageons une expérience commune et avons un terrain d’entente qui nous rapproche.

Comment s’est passé le retour au monde du business ?
Après l’obtention de mon diplôme, j’ai effectué une mission chez Valeo à Paris et, peu de temps après, Philips m’a proposé un poste aux Pays-Bas. Plus de quinze ans plus tard, Eindhoven est devenue mon port d’attache : le lieu où j’ai construit une carrière internationale, une vie de famille et un style de leadership fondé sur la clarté, la curiosité et la résilience.
J’ai occupé plusieurs fonctions chez Philips et aujourd’hui, je dirige la supply chain dans le domaine du medtech, un secteur où l’excellence opérationnelle a un impact direct sur les enjeux cliniques et l’expérience client. Mon périmètre couvre la stratégie et l’exécution sur l’ensemble de l’écosystème, des achats, de la planification et de la production jusqu’à la livraison, l’installation et la préparation du service client. L’échelle est considérable : un moteur opérationnel mondial au service de clients et de patients partout dans le monde.
À ce niveau de responsabilité, le leadership est une question de rester curieux. Mon objectif est de construire des chaînes d’approvisionnement plus résilientes, agiles, digitales et centrées sur le client, tout en soutenant la croissance et la compétitivité.
Je m’attache également à renforcer les partenariats et à développer des modèles d’économie circulaire tout au long de la chaîne de valeur. Je cherche à créer de la valeur pour l’entreprise, les acteurs de la santé et les patients.
Dans un monde en constante évolution, les chaînes d’approvisionnement les plus solides sont celles qui permettent de mettre le bon produit au bon endroit, au bon moment, avec résilience, responsabilité et rapidité.
Quelles compétences clés en matière de leadership comptent pour vous ?
Je pense que le leadership se construit grâce à un apprentissage en continu. L’une des compétences que j’apprécie le plus est la capacité à prendre des décisions sans attendre de disposer d’informations parfaites. Dans des opérations mondiales complexes, chaque décision comporte une part d’incertitude. Le rôle d’un leader est de donner une direction, de clarifier les compromis à faire et de maintenir les équipes concentrées sur le résultat à atteindre.
J’accorde également une grande importance à la communication, à la résilience et à l’adaptabilité. Ce ne sont plus des compétences « comportementales » secondaires ; elles sont devenues indispensables dans un monde où la technologie, la géopolitique et les attentes des clients évoluent à grande vitesse.
Ce que nous avons appris au cours des quinze dernières années ne suffira pas pour les 12, 24 ou 36 prochains mois. Les leaders doivent continuer à apprendre et rester curieux.
L’intelligence artificielle et les autres technologies digitales font partie de cet avenir. À mon sens, la question n’est pas de savoir si la technologie va transformer les chaînes d’approvisionnement, mais comment les dirigeants peuvent l’utiliser de manière responsable afin d’améliorer la prise de décision, renforcer la résilience, accélérer les opérations et obtenir de meilleurs résultats pour les clients et les patients.
C’est pourquoi mon travail comporte une véritable dimension de création de valeur. Il reste néanmoins beaucoup à apprendre. L’IA génère une transformation technologique considérable, compte tenu de la vitesse de l’innovation et de sa capacité à redessiner l’avenir. Je suis donc à la fois curieux et enthousiaste face à ce qui nous attend.
Comment avez-vous appris à diriger dans des environnements multiculturels ?
Revenons à ce premier matin où j’ai atterri à Milan et où j’ai compris que j’étais tout seul pour gérer la situation. Depuis ce moment décisif, cette leçon d’humilité, d’indépendance et d’adaptation, m’accompagne tout au long de ma carrière.
J’ai vécu et travaillé en Inde, en Italie, en France et aux Pays-Bas, et j’ai beaucoup voyagé à travers l’Europe, l’Asie et les Amériques. Chaque expérience a renforcé ma capacité à écouter, à comprendre, à m’adapter et à me faire comprendre dans des contextes culturels différents.
La culture professionnelle néerlandaise m’a particulièrement influencé. Je dirais qu’elle est fondée sur le consensus – elle est également ouverte et directe. Dans une certaine mesure, on pourrait penser que les décisions prennent plus de temps ici, car les gens attendent un véritable dialogue et une préparation minutieuse. Mais une fois la décision prise, sa mise en œuvre peut être plus rapide, car l’alignement a déjà été construit.
La conduite du changement devient également plus facile, puisque l’on a pris le temps d’écouter chacun.
Comment avez-vous créé un réseau amical aux Pays-Bas ?
Les Pays-Bas sont un pays très accueillant, et leur culture accorde une grande importance à la diversité et à l’inclusion. Je vis ma meilleure vie ici.
Sur le plan professionnel, créer des liens s’est fait assez naturellement, à travers la collaboration et le travail en équipe. En travaillant étroitement avec les autres, on gagne en crédibilité, on développe la confiance et, avec le temps, on construit des relations solides.
Sur le plan personnel, mon expérience s’est construite autour de trois cercles qui se chevauchent. Tout d’abord, il y a mon affinité naturelle avec la communauté indienne de la région d’Eindhoven. Ensuite, il y a la communauté internationale au sens large, qui joue un rôle si important dans la vie aux Pays-Bas. Et enfin, il y a mes collègues néerlandais, qui sont devenus mes amis.
Cette dernière étape a peut-être été la plus difficile, car beaucoup de mes collègues néerlandais ont des cercles d’amis qui remontent à leur enfance. Il faut donc du temps pour trouver sa place dans ces cercles.
Il m’a fallu un certain temps pour trouver ce juste équilibre et dépasser les relations professionnelles afin de construire de véritables amitiés personnelles. Mais c’est aussi ce qui rend ces liens si précieux. Chaque cercle a enrichi mon expérience d’une manière différente et je leur accorde à tous une grande valeur.
Comment vivez-vous les contacts avec différentes cultures ?
La vie aux Pays-Bas m’a façonné sur le plan personnel. À la maison, ma famille perpétue les traditions indiennes. Nous parlons télougou et célébrons les fêtes indiennes, mais nous adoptons également certaines traditions néerlandaises, comme la fête du Roi et Pâques. Mes enfants rapportent les traditions locales de l’école à la maison et contribuent ainsi à maintenir une vie familiale à la fois enracinée et ouverte.
J’ai adopté l’ouverture, la transparence et la franchise de la culture néerlandaise. C’est ce qui me correspond, car cela rejoint aussi ma personnalité.
Cela ne veut pas dire que l’Inde ne me manque pas, notamment les moments passés avec mes parents, ma sœur et ma famille élargie. Mais vivre en dehors de mon pays d’origine a été un choix de vie réfléchi et j’en assume pleinement la responsabilité.
Que faites-vous de votre temps libre ?
J’essaie de passer le plus de temps possible avec mes enfants. Ils sont encore jeunes et leur énergie et leur enthousiasme sont incroyablement stimulants. J’aime faire du vélo avec eux ou simplement être là pendant qu’ils jouent dans le jardin.
Ma famille, c’est-à-dire ma femme et mes deux enfants, m’apporte énormément d’énergie positive. J’ai toujours mes parents et cela me rappelle à quel point je suis un privilégié. Je consacre aussi du temps au sport, qui reste une part importante de ma vie.
Quel message avez-vous envie de partager avec les futures générations d’étudiants d’Audencia ?
Je dirais que mon propre parcours nous rappelle qu’obtenir un diplôme est bien plus qu’une simple qualification ou une case à cocher. Cela peut être un tremplin vers de nouvelles perspectives et des réseaux qui nous accompagnent toute la vie.
Aux étudiants et aux diplômés, je dirais : osez faire le choix audacieux, restez curieux, développez vos compétences à la croisée de plusieurs disciplines et continuez à vous adapter sans jamais perdre vos racines.