Valérie Le Chevillier – Le Goff

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Valérie Le Chevillier – Le Goff
SciencesCom 1996
Paris

Directrice de la Communication Groupe Lactalis

« Plus une situation est problématique, tendue, complexe, plus elle me convient. La communication de crise demande beaucoup de créativité. Il faut concevoir des stratégies sur-mesure en analysant l’écosystème à la loupe et en anticipant tous les arguments opposés », confie Valérie Le Chevillier lorsqu’elle évoque ce qu’elle préfère dans son métier : le pilotage des situations sensibles.

Diplômée de SciencesCom en 1996, Valérie a passé 25 ans en agences de communication (Ketchum, Edelman, Publicis), véritable école de l’exigence selon son témoignage. Depuis 2021, elle pilote la com¬munication de Lactalis, premier groupe laitier mondial et premier acteur agroalimentaire français. Rencontre avec une experte de l’ombre devenue la directrice de la communication d’un fleuron aux 85 500 collaborateurs.

Votre parcours universitaire commence par les Lettres Modernes à l’Université catholique d’Angers. D’où vous vient cette attirance pour la littérature ?

Je me suis découvert une passion pour la lecture dès mon plus jeune âge. Assez tôt, j’ai lu l’intégralité de l’œuvre d’Émile Zola. Ce qui me fascine, c’est le côté saga sociale. J’aime beaucoup l’Histoire, et le roman y ajoute une dimension sociologique unique qui donne l’impression de vivre au cœur d’une époque. J’aimais aussi beaucoup le latin. J’ai choisi les Lettres par passion, mais aussi parce que je ne savais pas quel métier exercer. J’ai hésité avec le Droit, mais les Lettres correspondaient plus à ce qui me faisait vibrer. C’était un profil atypique dans mon entourage : j’ai grandi dans un environnement familial plutôt scientifique, je suis la seule littéraire de la famille !

Pourtant, vous ne vous dirigez pas vers l’enseignement. Comment s’est fait le déclic vers les médias et votre entrée à SciencesCom en 1995 ?

Effectivement, je ne me voyais pas professeure. L’idée de devenir journaliste a fait son chemin. Après ma maîtrise à Rennes, j’ai été reçue à SciencesCom, à Nantes. La présence de nombreux professionnels dans le cursus de l’école était très nouveau pour moi, après l’enseignement très théorique de la faculté. Avec le recul, cela a été la meilleure année de toutes mes études. SciencesCom mettait à notre disposition des infrastructures impressionnantes, comme un studio de télévision complet. On avait des modules très concrets : on arrivait très tôt le matin pour préparer les JT dans un cadre strictement professionnel. En plus, nous étions une petite promotion de moins de 30 étudiants, soudés et venus d’horizons divers. J’ai gardé des contacts étroits avec certains d’entre eux. Pour l’anecdote, la marraine de mon second fils est une amie rencontrée sur les bancs de l’école.

C’était aussi une époque de grande transition technologique, avec notamment les balbutiements d’Internet…

Absolument ! Internet n’existait pas dans le quotidien, je l’ai découvert à SciencesCom. Je me rappelle avoir participé à l’organisation d’un festival professionnel à Biarritz. J’avais couvert une conférence dont le thème fait sourire aujourd’hui : « Internet va-t-il détrôner le Minitel ? ». La conclusion des experts avait été unanime : non, le Minitel n’avait rien à craindre d’Internet… C’était très visionnaire ! C’est également durant cette année nantaise que j’ai découvert le monde de la communication. C’était un domaine que je ne connaissais pas et qui a immédiatement éveillé ma curiosité.

Votre entrée dans la vie professionnelle a pourtant failli commencer par un rendez-vous manqué. Comment cet imprévu a-t-il lancé votre carrière ?

À la fin de mon année à SciencesCom, je devais effectuer un stage de six mois. J’avais postulé dans une agence événementielle à Paris. Le stage était validé, mon logement trouvé… Mais à la veille de ma prise de poste, l’entreprise a annulé. Je me suis retrouvée le bec dans l’eau, en pleine panique. Dans l’urgence, j’ai rappelé SciencesCom et j’ai eu beaucoup de chance : une offre venait d’arriver à l’école : l’agence américaine Ketchum cherchait un stagiaire pour son implantation en France. J’ai passé l’entretien et j’ai été retenue. Que cette agence événementielle me lâche au dernier moment a été la chance de ma vie, car à l’issue du stage, Ketchum m’a proposé un CDD de trois mois, puis un CDI. Et tout cela au milieu des années 1990, alors que l’économie était difficile pour les jeunes diplômés.

Qu’est-ce qui vous a plu dans cet univers des agences de communication, où vous passerez finalement 25 ans ?

L’agence est un écosystème très particulier. Ce qui m’a séduite, c’est qu’on vit entouré de gens qui font le même métier, avec qui on partage les mêmes codes. Et le quotidien offre une richesse intellectuelle incroyable : on touche à une multitude de secteurs. Au début, j’ai travaillé pour le Centre International du Bulbe à Fleurs. Cela peut paraître anecdotique, mais c’est un énorme marché basé aux Pays-Bas. Ils nous laissaient carte blanche avec d’importants budgets. On a proposé des concepts audacieux, comme décorer des défilés de mode avec des tableaux de fleurs pour générer des retombées médias. À côté de cela, je gérais des budgets dans la parapharmacie ou pour un transporteur aérien. Cette diversité est passionnante ; dans une même journée, on saute d’un univers à un autre.

C’est également chez Ketchum que vous êtes confrontée pour la première fois avec ce qui deviendra votre spécialité : la communication de crise.

Le déclic a eu lieu lorsque deux clients américains ont traversé des crises majeures. À la fin des années 1990, en France, la communication de crise n’en était qu’à ses balbutiements. Le concept de spin doctor n’existait pas vraiment, alors que dans les pays anglo-saxons c’était déjà une expertise stratégique reconnue. Ketchum a fait venir un spécialiste depuis son bureau de Londres et on m’a désignée pour travailler avec lui. Ce fut une révélation. J’ai découvert que j’adorais ça. Plus une situation est problématique, tendue, complexe, plus elle me convient. On s’imagine que la gestion de crise est mécanique, mais c’est faux : elle demande beaucoup de créativité. Il faut concevoir des stratégies sur-mesure en analysant l’écosystème à la loupe et en anticipant tous les arguments opposés. J’y ai trouvé le mix parfait des deux métiers qui m’attiraient plus jeune : journaliste pour l’investigation et le rapport aux médias, et avocate pour la défense et la stratégie discursive.

Vous quittez ensuite Ketchum pour rejoindre d’autres grandes agences, notamment Edelman puis Publicis, en consolidant cette expertise.

J’ai passé quatre ans chez Ketchum avant d’être appelée par Edelman, où je suis restée sept ans. J’y ai géré de nombreux dossiers complexes dans l’agroalimentaire et la santé, des secteurs passionnants touchant à la sécurité des consommateurs. Dès qu’une crise éclatait, j’y allais. J’ai aussi accompagné de grandes courses sportives internationales lors d’accidents dramatiques ou des problématiques de dopage. Par la suite, mon patron chez Edelman a été sollicité par le groupe Publicis pour fonder l’agence MSL en France, tournée vers les grands comptes internationaux, et je l’ai suivi. C’était une période formidable, nous avions la sensation de bâtir une start-up tout en bénéficiant de la puissance d’un grand groupe. MSL a accompagné de nombreux laboratoires pharmaceutiques et géants de l’agroalimentaire. À force d’accumuler de l’expérience sur ces terrains, j’étais de plus en plus identifiée comme une communicante de crise. J’ai ensuite intégré Publicis Consultants, l’agence corporate du groupe qui disposait d’un pôle crise très puissant.

Quel regard portez-vous sur ce monde des agences de communication, et quel conseil donneriez-vous aux jeunes qui débutent ?

Je recommande toujours à mes alternants ou stagiaires de faire un passage en agence. C’est une école d’une efficacité redoutable, très exigeante, qui apprend à travailler en équipe et développe le sens du service. Le rythme est intense, soutenu par l’adrénaline. En communication de crise, on peut passer dans la même heure de la stratégie judiciaire d’un laboratoire pour un procès historique à la gestion d’une suspicion de punaises de lit dans un cinéma, ou à l’animation d’un tchat avec des gynécologues sur le syndrome du choc toxique lié aux tampons. La dimension relationnelle est par ailleurs essentielle : en situation de crise, le dirigeant est soumis à un stress immense. Trouver en face de lui une personne de confiance qui garde la tête froide crée des liens uniques.

Après dix ans chez Publicis, vous décidez de franchir le cap en rejoignant Lactalis au poste de Directrice de la Communication Groupe. Qu’est-ce qui a motivé ce passage chez l’annonceur ?

Le challenge proposé était tellement incroyable que je n’ai pas pu refuser. L’entreprise sortait d’une crise infantile médiatique majeure. Historiquement, Lactalis cultivait une discrétion assumée. Le groupe ne communiquait peu sous nom. La parole était portée par ses marques commerciales, très célèbres et ancrées dans le quotidien des familles (Président, La Laitière, Roquefort Société, Lactel…). Si les marques maîtrisaient leur marketing, le groupe n’avait pas de culture de la communication corporate. Face à la crise, l’entreprise Lactalis a été attaquée et s’est retrouvée démunie. La direction a réalisé qu’il devenait essentiel de construire une Communication corporate robuste. Je ne connaissais pas l’entreprise de l’intérieur, mais le profil recherché correspondait exactement à mon parcours : une solide expérience des crises complexes et des secteurs agroalimentaire et pharmaceutique. Mes connaissances en matière de sécurité alimentaire ont fait la différence. De mon côté, j’étais ultra-motivée par ce secteur industriel passionnant, et puis je suis une grande gourmande, alors le premier groupe laitier mondial ne pouvait que me plaire !

Le passage du monde des agences à celui d’une multinationale n’a pas été trop déroutant ?

Si, le choc culturel est réel. En agence, en cas de doute, il suffit de passer la tête dans le bureau d’à côté pour demander conseil à un pair. En entreprise, la solitude du communicant est une réalité : ses collègues ont des logiques différentes, financières, industrielles ou logistiques par exemple. On se retrouve en première ligne sur son expertise. Quand j’ai pris mes fonctions en 2021, la communication interne était déjà très robuste. En revanche, il a fallu structurer la parole institutionnelle et donner un visage corporate au groupe.

Lactalis est aujourd’hui un colosse. Pouvez-vous nous donner quelques chiffres pour mesurer l’ampleur de ce groupe ?

C’est un immense fleuron industriel français, premier groupe laitier mondial et première entreprise agroalimentaire de France. Notre chiffre d’affaires 2025 a atteint 31,2 milliards d’euros. Sur le plan industriel, nous sommes présents dans 50 pays avec 260 sites de production. Nos produits sont vendus dans plus de 150 pays et la communauté Lactalis rassemble 85 500 collaborateurs. C’est une machine d’une puissance incroyable, restée profondément ancrée dans ses territoires : le siège mondial est basé à Laval, en Mayenne, c’est là que je travaille. À titre personnel, j’habite à Rennes, ce qui me permet de garder un ancrage fort dans le Grand Ouest. Mais je suis amenée à voyager ce qui permet de mieux comprendre les cultures et l’importance du local dans la façon d’appréhender la communication.

Comment parvenez-vous à concilier ce quotidien professionnel intense avec votre vie personnelle et familiale ?

C’est une question d’organisation, mais aussi de passion. J’ai la chance d’être mariée à quelqu’un qui exerce un métier moins prenant que le mien. Nous avons deux garçons. Quand ils étaient plus jeunes, gérer le quotidien exigeait une sacrée logistique ! Mais nous avons toujours réussi à trouver notre équilibre. Mes enfants ont grandi avec des parents actifs, très investis dans leurs vies professionnelles, et je pense que cela leur a aussi donné le goût du travail et de l’engagement. Même si mon métier est chronophage, j’ai toujours veillé à préserver ces moments précieux en famille. Si c’était à refaire, je signerais immédiatement pour le même parcours, sans changer une seule ligne !

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